Chapitre 12 – Camarade !

Nous avons mis en place un réseau de communication intermondialique parallèle au vôtre afin de déjouer les plans machiavéliques qui se trament par chez vous. Votre organisation est pourrie de l’intérieur, et vos dirigeants tentent d’utiliser les voyages intermondialiques pour établir un ordre nouveau qu’ils seraient les seuls à contrôler. Les personnes qui régissent votre monde font tout pour affaiblir leurs sociétés et transfèrent leurs dettes qui, par l’effet de l’intermondialisation, deviennent ici de véritables fortunes. Vos places boursières ne sont que des miroirs négatifs d’une réalité qui se constitue ailleurs et malgré les apparences, c’est bien les sociétés les moins cotées qui sont aujourd’hui les plus puissantes. Vous devez déjà en ressentir les effets : un chômage en constante augmentation, une inflation énorme, une croissance économique savamment ralentie, des pays de plus en plus pauvres. Malheureusement, je peux vous l’assurer : le pire reste à venir.

Le trafic intermondialique n’est pas resté aussi inaperçu que vos pontes le souhaitaient, et il y a quelques personnes par ici qui comptent bien en profiter. Elles sont en contact avec vos dirigeants qui, naturellement, les trouvent charmantes et inoffensives. Je ne vous le cache pas, ces personnages inoffensifs seront chez vous les pires ignominies que l’espèce humaine aura engendrées depuis le début de sa longue évolution. La guerre est à vos portes. Une guerre nouvelle, sans règles ni pitié, dont les stratégies transversales réduiront les militaires au même rang que les fourmis les plus inutiles de l’univers.

Un groupe de résistants a réussi à se constituer. Les citoyens des trois mondes doivent reprendre les rênes des voyages intermondialiques, car nous n’aurons bientôt plus que nos yeux pour pleurer et nous serons impuissants lorsque nos enfants imploseront sous nos yeux. La rupture de l’équilibre intermondialique risque de perturber toutes les forces sociales. Les paradigmes s’inverseront à souhait, les délits et les crimes deviendront, en un éclair, des bienfaits salvateurs, et chaque parcelle d’humanité doutera jour après jour de ce qu’elle voit, ne sachant plus si le cauchemar qui défile sous ses yeux discerne la réalité de la sombre inversion de ses désirs refoulés.

L’heure est grave, camarade, et nous avons besoin de vous. Le troisième monde est suspendu à votre décision car, vous vous en doutez, après tout ce que je viens de vous dire, il sera le premier à disparaître totalement, plaçant ses habitants dans une phase d’autodestruction irréversible.

Le seul moyen dont nous disposons pour communiquer entre les mondes, c’est le satellite. Des téléphones cellulaires ont été distribués à nos agents, garantissant ainsi la sûreté de nos échanges. En sortant de la stratosphère, les communications sont redirigées vers les mondes de nos choix et passent tout à fait inaperçues. Personne ne peut les intercepter. Notre seul problème était de trouver des appareils qui fonctionnent dans les trois mondes. À ma connaissance, les appareils à fonctionnement inversable n’existent pas encore. Nous utilisons donc des appareils conçus dans le troisième monde, où tout fonctionne tout le temps, pour permettre aux deux autres de communiquer. Comme vous le voyez, notre chaîne de communication est très simple, mais elle vient d’être rompue.

L’agent qui devait passer le dernier téléphone s’est fait attraper à la frontière de votre monde. Il a tenté de s’enfuir malgré une chasse à l’homme dantesque et, dans un geste sacrificiel, a abandonné son appareil au premier venu, dans la rue, en lui demandant de le maintenir en veille jusqu’à ce que l’un d’entre nous l’appelle. Notre agent n’ayant jamais avoué, il a subi un lavage de cerveau et la compagnie des trois mondes l’a relâché dans la nature, sans mémoire ni avenir.

Camarade ! Vous devez récupérer ce téléphone ! Il vous suffira d’en composer le numéro, et la personne qui le possède actuellement vous l’apportera sur un plateau, où que vous soyez. Retenez les chiffres que je vais vous donner, car ils sauveront tous les mondes, aussi bien le vôtre que le mien. Je vais vous les donner trois fois de suite. Dès que vous les aurez retenus, vous n’aurez plus rien à faire ici. Vous connaissez la procédure pour rentrer chez vous. Le temps presse, camarade !

C’est bon, je les ai ! JE REVIENS !

Le commandant de bord et son équipage vous remercient d’avoir choisi la « Compagnie des trois mondes » pour effectuer votre voyage intermondialique. Nous vous informons que votre demande de retour a été prise en compte et que la fréquence de liaison vient d’être rompue. Nous vous souhaitons la bienvenue dans votre monde.

Casqué, branché. Tout va bien. Je n’ai même pas glissé du fauteuil. Oh, la, la ! Quelle histoire ! Moi qui devais déjouer un complot, me voilà embrigader dedans ! Non, mais ! Qu’est-ce donc que ce grossier personnage qui me donne l’ordre de trahir mon propre monde, hein ? Et puis qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire à mes supérieurs, moi ? Non ! Je ne peux pas faire ça, je suis en mission. Il s’est trompé d’interlocuteur, le camarade ! Rien à faire qu’un monde tout entier reste suspendu à mes décisions. Je… j’ai… Et notre chômage n’a rien à voir avec tout ça ! Et… je… j’ai… Et ce chefaillon qui s’est installé dans le monde inverse. Il a perdu toute sa fortune ici et la compagnie lui a donné une seconde chance là-bas. Pourquoi ? Hein ? Pourquoi lui ? Non, c’est impossible. C’est pire que le bagne que de se retrouver dans un monde inversé. En plus, avec tout cet argent qu’il a perdu… enfin… tout cet argent qu’il a gagné… je… j’ai…

Ah ! Je ne sais plus quoi penser ! Et s’il avait raison ! Mais bien-sûr ! Ouvre les yeux, imbécile ! Tout est tellement si flagrant. Il est temps de réagir ! Toi qui rêvais de servir une bonne cause, c’est le moment ! Un peu de piment dans la vie n’a jamais tué un cheval ! Et puis, que de déceptions dans tous ces voyages ! Jamais de libertés, toujours des contraintes ! Voilà enfin de quoi leur redonner un peu de sens. La cloche a sonné, camarade ! Penchons à présent du côté de la résistance.

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