Chapitre 9 – Émile

Dans la vie d’un conducteur de métro, il y a deux temps : un temps noir, celui du tunnel, et un temps éclairé, celui des stations. Un temps pendant lequel le train accélère, les lumières défilent, les rouges, les jaunes, les indicateurs de vitesse qui nous font croire que les conducteurs agissent encore sur les machines automatiques. Et puis c’est la station, un temps pendant lequel le train ralentit, où les petites lumières se sont transformées en clients au bord du gouffre qui sont prêts à sauter dans leur voiture habituelle, celle qui est juste en face de leur correspondance. Plutôt que de voyager tranquillement, les usagers du métro préfèrent s’entasser dans la voiture qui leur assure un trajet minutieusement calculé pour ne pas dépasser dix-sept secondes entre le temps où le train s’arrête et le moment où ils atteignent le couloir de leur correspondance. Comme si une sorte de honte s’abattait sur eux quand leur temps d’errance dans une station dépasse les dix-sept secondes. Au-delà, ça fait provincial. Après une minute, ça fait touriste allemand qui cherche la place de la Concorde. En dépassant le quart d’heure, on est dans la catégorie des roumains-musiciens qui attendent le prochain métro parce que y avait déjà un vendeur de journaux dans le précédent. Enfin, l’ultime limite à ne pas dépasser : la demi journée ! Là, on est assuré d’être un clodo, rien de mieux. Le temps passé dans le métro est un signe extérieur de pauvreté. D’ailleurs, quand on est vraiment riche, on n’y descend pas, dans le métro, on voyage en taxi ou on a une belle voiture noire avec un chauffeur blanc.

Avec ce métier, je suis condamné à ne rencontrer que des pauvres. Même ceux qui portent une cravate, je sais qu’ils sont pauvres. Aucune chance de rencontrer un ministre ou un PDG, aucune chance de voir la présentatrice de la météo, Miss France ou Yvette Horner. Ici, les journées défilent au rythme des stations. Biip. Signal sonore. Fermeture des portes. Vérification hâtive qu’il n’y a pas une jambe qui dépasse. Accélération. Noir. Petites lumières qui défilent. Vieilles publicités dans les couloirs. Ralenti. Lumière. Usagers sur le quai. Nouvelles publicités sur les panneaux géants. Ouverture des portes. Cohue des gens qui montent et qui poussent les gens qui descendent. Biip. Signal sonore.

Dans les fêtes de famille, on m’envie de vivre parmi les gens, de connaître les heures de pointe par cœur, on me demande toujours quel est le trajet le plus court pour aller de la porte de Pantin à Saint Sulpice. Et puis, la série des anecdotes, parce que, c’est bien connu, je dois bien avoir une série d’anecdotes croustillantes à leur raconter. Bien-sûr, comme si la vie des gens dans le métro était si passionnante… Ben quoi ? Je leur dis, que le clodo, quand y a personne, il se pisse dessus sur les bancs, et que les bancs ne sont jamais nettoyés avant l’heure de pointe ? Hein ? Et qu’en dehors des rats, il n’y a rien de si particulier à découvrir dans les couloirs ? Hein ? Et que les CRS du métro, quand ils tabassent un jeune beur qui vendait des tickets à la sauvette, y a personne qui se retourne ? Hein ? Et qu’à force de voir des gens sur le bord du quai, je me prends à rêver qu’ils sautent tous en même temps ? Hein ? Et que des fois, j’ai envie de péter les plombs, d’accélérer alors que les portes ne sont pas encore fermées, ou encore d’aller dans les couloirs réservés du RER pour m’emplafonner dans le train à deux étages, ou encore d’aller débrancher la voix de cette hystérique de machine qui hurle “GARE DE LYON” en cinq langues dans le nouveau métro automatique ? Hein ? Je leur dis quoi, à la famille ?

J’essaie de faire bonne figure. Je leur invente des histoires, comme ces clowns acrobates qui passaient d’un quai à l’autre avec un canon, ou en leur disant que c’est toujours moi qu’on choisit pour tourner les cascades de films où le méchant se réfugie dans le métro, poursuivi par un flic, ou encore cette histoire abracadabrante où je m’étais retrouvé sur les anciennes lignes de train, passant dans des stations désaffectées où il y avait des squelettes de clodos éparpillés au milieu des rats. Ouais, ils aiment bien cette histoire.

Tu parles ! Jour, nuit, jour, nuit, accélérer, ralentir, ouvrir les portes, fermer les portes, jour, nuit, signal sonore, Porte d’Orléans, ne gênez pas les fermetures des portes. Qu’est-ce qu’il y a d’excitant dans tout ça, hein ?

Rien, strictement rien. Le métro est un monde bithématique, jour, nuit, couloir, station, conducteurs, usagers. Point. Il n’y a que les “accidents graves de voyageur” qui excitent un peu les usagers. “Accident grave de voyageur”, c’est comme ça que la direction a choisi de définir les suicides. À chaque fois qu’il y a un incident de ce type, les usagers se mettent à râler encore plus que pendant les grèves. En fait, ils ne râlent pas parce que le trafic est interrompu, ils râlent parce qu’ils n’étaient pas aux premières loges. Voir le type qui saute, le voir se fracasser sur les rails, pour savoir une bonne fois pour toute si le type se fait électrocuter avant de se faire percuter par le train, pour savoir une bonne fois pour toute si les membres sont déchiquetés, si le type a encore les yeux ouverts, si quelqu’un nettoie les voies avant de relancer le trafic. C’est pourtant pas difficile de se suicider sans gêner personne, il suffit d’avaler une bouteille d’eau de javel dans sa salle de bain et la vie s’arrête toute seule. Mais non, les types qui se suicident, ils veulent toujours faire leur ultime spectacle, sauter de la tour Eiffel ou sauter quand le métro arrive en station, c’est plus amusant.

Comme ce type, l’autre jour, ce gras du bide ruisselant de sueur, avec une blouse blanche. Il était complètement enfariné. Je l’ai vu tout de suite en entrant dans la station. Il gesticulait dans tous les sens, il hurlait “Irène, pardonne-moi, Irène” et puis il s’est jeté sous mon train. Y en avait partout, de la farine. Depuis, impossible d’avaler une religieuse au chocolat.

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