Chapitre 11 – Damien

Pipi, caca. Y a “prout” aussi. Ils aiment bien, “prout”, ça les fait rire. Je dois être dans le service caricatural qui a servi à formuler toutes les blagues sur les débiles mentaux. Je dis “ah, gah”, et ils se marrent pendant deux heures. Oh, pas besoin de télé, ici. Je passe toutes les deux heures, “ah, gah”, et ça suffit. Quand je pense qu’il y a même des clowns qui viennent vendre leurs services pour amuser un peu les pipi-cacas. C’est comme ça que je les appelle, les débiles mentaux, les “pipi-cacas”. Les ministres, ils trouvent toutes sortes de mots nouveaux pour désigner les personnes différentes. On a les “hommes de couleur”, les “malvoyants”, les “femmes de service”, les “techniciens de surface”, et pour les débiles mentaux, y a quoi ? Pipi-cacas, ils aiment bien, ils sont contents. Les clowns, l’autre jour, ils voulaient faire une séance avec les pipi-cacas. Pas besoin, que je leur ai dit, pas besoin de dépenser l’argent du contribuable avec des actions culturelles dans les milieux hospitaliers de ce genre, il vaut mieux acheter du coca. C’est vrai, quoi.

Je me souviens quand j’étais étudiant. J’étais chargé d’idéal, je lisais les bouquins des psychiatres américains. Je m’étais dit que je ferais du social tout le temps, pour aider les gens à supporter leur faiblesse. J’avais même fait une thèse sur la réinsertion des personnes lourdement handicapées du bocal. Sur le papier, c’était beau. On faisait des voyages pour aller voir la mer, on allait aux spectacles de l’opéra de Paris, on faisait des ateliers de peinture, on achetait des cartes postales pour faire des dessins dessus. Ouais, c’était beau, sur le papier. Les pouvoirs publics s’intéressaient à notre noble cause, ils nous construisaient des locaux, les enfants des écoles venaient nous voir, on passait à la télé avec Jean-Luc Delarue. Tout ça, quoi.

Tu parles ! Ils s’en foutent, les pouvoirs publics. Dès le premier jour, quand j’ai été affecté ici, j’ai cru que les collègues, ils allaient mourir de rire quand je leur ai présenté ma thèse. Ils étaient hystériques. Et quand je leur ai dit que je voulais faire un groupe pilote pour faire certaines expériences de prise en charge, ils m’ont dit : “Va les chercher, tes pilotes, va les chercher ! Va les choisir dans le secteur 6B, tu verras, tu s’ras pas déçu”. Alors, je suis allé au secteur 6B. Je suis resté quelques heures à observer les patients. Et puis, j’ai commencé à leur parler, à leur chanter des chansons, à taper dans les mains, à leur montrer des photos de bateaux. Et les autres qui se marraient, derrière la porte. J’ai essayé d’en prendre un par le bras, je l’ai emmené au milieu de la pièce. Je lui ai montré des pas de danse, il m’a regardé. Si, si, je suis sûr qu’il me regardait. Et puis, il s’est effondré. De tout son poids. Par terre. Il est resté comme ça pendant quelques secondes, et puis il s’est mis à tourner en rond en hurlant, et les autres patients, ils se sont mis à hurler, et à faire pipi partout. Devant ma panique, les collègues sont venus m’aider. J’ai été obligé de nettoyer chaque patient un à un. Ben quoi ?

Et puis voilà. Le boulot, la routine, les heures de garde, l’anniversaire des collègues, les vœux du chef de service, bref, on voit pas le temps passer. On prend des petites habitudes, on apprend à vivre au rythme des malades, on rigole avec les potes pour se détendre. Y en a toujours un qui raconte des histoires rigolotes sur les malades. Et puis on oublie les expériences, on fait moins d’effort, on sent que si l’équipe toute entière ne s’y met pas, ça sert pas à grand chose, alors, on suit le mouvement, on allonge les pauses clopes, on boit du coca, on finit par trouver le temps long, on pense aux vacances, aux primes, on se fait syndiquer, on fait grève, on n’est jamais content, on râle qu’il n’y a pas assez de sous, on se couche tard, on boit de la bière, on retrouve les malades, et on remarque qu’avec des mots simples, les malades, ils réagissent un peu. Pipi, caca. Et puis “Prout”. Normal, quoi.

Remarque, y en a qui sont sympa, dans les pipi-cacas. Celui-là, il était instituteur. Dans sa classe, les élèves avaient trouvé un jeu très drôle, qui consistait à changer de place dès qu’il avait le dos tourné vers le tableau. Discrètement, deux par deux, les élèves s’intervertissaient. Comme ça, ça faisait pas de bruit, et ça ne se voyait pas trop. À la fin de chaque journée, les élèves avaient occupé toutes les places. À chaque fois que l’instituteur se retournait, il avait face à lui une disposition différente de la classe. Quand il demandait le nom des élèves, ils répondaient n’importe quoi. Il a jamais réussi à comprendre leur stratagème. Et le prof, il a cru qu’il avait un problème de mémoire. Impossible de retenir un prénom, de visualiser un visage, de mettre une note. Il a craqué. Maintenant, il reste contre le mur, il bouge plus, il regarde tout le monde, il compte ses camarades, les interpelle avec tous les prénoms du monde entier. Quand les infirmières cherchent un prénom pour leur futur enfant, elles viennent ici. C’est pratique, quoi.

Celui-là, il était politicien. Il avait une obsession dans sa vie de maire, c’était les bilans. À chaque fois qu’il se passait un truc dans sa mairie, il faisait des bilans. Une rencontre avec un conseiller municipal, un bilan. Un coup de fil de la préfecture, un bilan. Une demande de congés à signer, un bilan. Tous les bilans étaient soigneusement écrits, soigneusement numérotés, soigneusement archivés. La mairie avait des étages entiers de paperasse inutile qui n’intéressait que lui. Il les relisait tous les étés, pendant que tout le monde était en vacances, et il faisait des bilans de bilans, des bilans de bilans de bilans, et des bilans de bilans de bilans de bilans, et puis, un jour, tout a brûlé, sous ses yeux. Avec tous ces papiers, la mairie a dû brûler en moins de dix minutes. Il a craqué. Maintenant, il est avec nous. Grâce à lui, on sait ce qui s’est passé pendant toute la journée, et on peut faire des pauses plus longues. Il est utile, quoi.

Et puis, il y a Yvonne. Elle, c’est un mystère. On l’a trouvée sur le trottoir, en train de manger des religieuses en chocolat. Elle n’a jamais parlé. Impossible de connaître quoi que ce soit sur elle. On sait même pas son vrai nom. Alors, on lui en a donné un : Yvonne. Ce qui est amusant, c’est qu’elle ne réagit qu’à une seule chose : quand on l’emmène dans le réfectoire et que la cuisinière arrive avec les casseroles, elle se planque sous la table. Elle ne fait ça qu’avec les casseroles. Avec les poêles, pas de réaction. Ici, on pense qu’elle a dû être cuisinière. Ou un truc comme ça, quoi.

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