Chapitre 5 – Mathilde

Qu’est-ce qu’elle m’agace avec son contrôle fiscal ! Depuis qu’elle est rentrée de son rendez-vous, elle ne parle plus que de ça. Il a fallu emmener les bijoux de grand-mère chez Tante Annie, reprendre les comptes de la boulangerie depuis dix ans, et virer les billets qui constituaient la cagnotte. Ah ! La cagnotte, avec papa qui répète tous les soirs : “Tu verras, chérie, quand on aura assez dans la cagnotte, on partira aux Baléares”. Il me dégoûte quand il l’appelle “chérie”. Mettez deux personnes qui n’ont rien en commun, qui ne se parlent jamais en dehors du travail, qui s’endorment avant même que j’aie pu atteindre ma chambre, et vous avez mes parents. Je me demande parfois comment j’ai pu être conçue. À mon avis, c’était le hasard. Dans les fêtes familiales, quand papa a un petit coup dans le nez, il raconte toujours la même chose : “Et heureusement qu’on ferme le lundi, sinon, y aurait pas eu de Mathilde. Hein ? Ma chérie !”

Mouais. Heureusement. Qu’est-ce qu’il est vulgaire quand il est saoul. Heureusement, surtout, qu’il y a la boulangerie pour tenir votre ménage. Heureusement que l’héritage de maman a permis d’acheter un fonds de commerce, d’engager un apprenti, de flirter avec l’apprenti, de se marier avec l’apprenti et de faire de l’apprenti le patron le plus heureux de la capitale. C’est sûr ! Et un lundi, au lieu de faire du pain, on fait une Mathilde, on laisse maman faire la nounou, et on pose ses grosses paluches sur le cul de la vendeuse. Gros dégueulasse. Avoir un père qui est toujours plein de farine, qui a chaud parce qu’il est gros, qui a chaud parce que le four marche en permanence, qui a chaud parce qu’il monte un escalier. J’ai jamais fait une seule bise à mon père qui ne soit à la fois grasse, mouillée et farinée. Quel bonheur !

Au début, c’est rigolo de vivre dans une boulangerie. On a toujours des croissants au petit-déjeuner, avec de la brioche et du bon pain chaud. À chaque fois qu’on part à l’école, on embarque une sucette et quelques bonbons, de quoi faire jalouser les copines. Et puis toutes les clientes vous trouvent mignonne, et sage, et “Viens par ici, ma chérie”, et “Qu’est-ce qu’elle grandit vite”, et “Combien ça lui fait maintenant ?” et “Une vraie petite demoiselle”, et MERDE ! Laissez-moi tranquille. Je ne grandis pas plus vite qu’une autre, je suis même trop petite pour mon âge. Mathilde, maintenant, elle a vingt ans, et elle vous emmerde ! Et les croissants, elle n’aime plus ça, et la brioche, ça la dégoûte. Elle en a marre d’entendre ses copains lui parler de la boulangerie de la rue Ménard qui fait des pains au lait meilleurs que ceux de sa mère, elle en a marre d’embrasser son père enfariné et d’entendre sa mère lui rabâcher les oreilles avec son contrôle fiscal.

C’est vrai, quoi ! Si elle continue comme ça, je vais finir par la dénoncer ! J’expliquerai au contrôleur comment on fait avec la caisse, comment on enregistre certaines fournées de pain, et comment on “oublie” d’en compter certaines autres. Je lui dirai comment on fait pour remplir une cagnotte. Je le sais, je m’en suis fait une. Une cagnotte personnalisée, avec les pièces de dix centimes. Je lui présenterai la petite vietnamienne qui vient faire le ménage à trois heures du matin, et la vendeuse qui travaille les jours fériés. Je lui expliquerai comment des parents ingrats embauchent leur fille pour qu’elle se fasse de l’argent de poche. Radins ! Mes copains, ils n’ont pas besoin de s’afficher derrière une caisse enregistreuse pour gagner un peu d’argent. Il suffit qu’ils demandent vingt euros, et ils les ont. Ouais, je vais faire ça, je vais appeler le contrôleur fiscal, et après, je me barre. J’irai retrouver Aziz à Marrakech.

Aziz, mon petit Aziz ! J’étais à la caisse le jour où tu cherchais désespérément la place de la Concorde. Ton plan de Paris était si vieux, qu’il n’y avait pas toutes les lignes de métro. Et puis, tu m’as demandé de t’accompagner. Les parents étaient partis faire un séminaire autour de je ne sais plus quelle farine spécialisée. J’ai mis toute ma cagnotte personnelle dans la caisse, j’ai balancé tous les pains dans le caniveau, j’ai fermé la boutique et je t’ai emmené. Partout ! Sous les ponts, sur les bateaux-mouches, en haut de la butte Montmartre. Qu’est-ce que c’était romantique ! Et puis, tu es reparti. Cette journée avec toi a bouleversé ma vie. Quand je suis rentrée, tout me dégoûtait : les parents, les clients, l’appartement au-dessus de la boulangerie, l’odeur infecte du croissant chaud, les tartes aux myrtilles, les religieuses au chocolat, les cagnottes, le commerce en général, les rues piétonnes, la ville, les lumières, le métro, le Viêt-Nam, les lundis et la rue Ménard. J’vais me barrer, j’vais me barrer ! Il n’y a que sur la place de la Concorde que je me sens bien. L’obélisque me rappelle qu’il y a quelque chose, de l’autre côté de la mer, qui m’attend et que j’aime. Ouais ! Je vais me barrer. Une seule remarque, et je pars en stop retrouver Aziz.

“Salut ma chérie !”

Bisou fariné, humide et gras. Je déteste qu’il m’appelle “chérie”. Et je déteste quand ma mère fouille sur mon bureau.

“Mais, Mathilde, tu n’as pas encore fini les factures de 95 ! Et puis, si on a un contrôle fiscal, et que tu écris tout de la même couleur, il va trouver ça louche, le contrôleur !
– Ah ! Lâche-moi, avec ton contrôle fiscal ! T’avais qu’à pas faire des trucs illégaux toute ta vie ! J’en ai marre de toutes vos conneries. Regarde, t’as l’air d’une vieille ! Et toi, t’as jamais envie de changer de tablier, de prendre une douche, de faire un régime ? J’en ai marre ! J’en ai rien à foutre de votre boulangerie à la con ! Vous savez quoi ? Et ben, j’me barre. Si vous me cherchez, je serai avec Aziz à Marrakech ! Salut !”

Petit silence. Les clochettes de la boutique retentissent violemment.

“Elle va revenir.
– C’est qui, Aziz ?
– C’est où, Marrakech ?”

PrécédentSuivant
Retour au sommaire

Share