[MATP] – « Je ne pourrai peut-être jamais m’arrêter de pleurer »

Ce n’est pas tous les jours que nous apercevons dans les brumes matinales le visage inquiet où il semble qu’aucune larme n’arrivera plus jamais à couler lorsque l’âge qui se devine traversé par toutes les histoires d’un monde sacrifié n’est plus celui du rire spontané de l’enfance mais porte désormais la gravité du temps. C’est à cela que je ressemble, les yeux bas, les joues creuses, les cheveux ternis. L’instrument des premières joies est devenu celui de la désolation, et tout ne fait plus que descendre vers la tonalité la plus sombre, la solitude d’un brave à qui on a volé le plus précieux des trésors. Il n’y aura peut-être plus jamais de bonheur dans ce cœur si fragile qui s’était vu renforcé par une voix mystérieuse venue du fond des siècles. Oh oui, l’inquiétude s’est installée peu à peu, à le voir de jour en jour se dégrader. Je venais de plus en plus tôt pour distraire cet engrenage. Il avait passé sa pause à ne rien faire d’autre que téléphoner, il n’avait pas mangé, il fumait cigarette sur cigarette, jusqu’à ce que je me montre, car j’étais déjà là, blotti derrière un buisson, l’épiant, devinant à la gesticulation de ses bras et au regard concentré qu’il plantait dans tout ce qui l’entourait, qu’une grave affaire l’occupait, et au moment où je m’approchais, doucement, n’éveillant aucun soupçon, il raccrochait, plus rien d’autre que moi n’existait, quelle que soit l’heure, quel que soit le temps que j’avais choisi qu’il me consacre, nous discutions un peu, puis nous montions. Son sourire s’effaçait peu à peu. De jour en jour. Je volais ces quelques secondes qu’il laissait échapper avant de se redresser, face à moi, être toujours celui qui ne faiblirait jamais, il m’aidait, il me parlait fermement. Grâce à lui, toute ma vie, je me battrais. Je n’avais pas encore les mots pour le dire, mais la foi avait trouvé là une pleine résonance. Je n’avais pas besoin qu’il me dise qu’il m’aimait. Il m’aimait. Tout simplement. Parce qu’il avait compris dès le premier jour que je venais là mettre en jeu un projet individuel de la plus haute importance et qu’il ferait tout pour que j’y arrive malgré toutes mes difficultés intimes dont je n’avais parlé qu’aux fées rêvées, aux étoiles illuminant le ciel de mon enfance.

— Tristan ?

Elle m’appelait ainsi, dans la douceur de sa voix maternelle, pour ne pas brusquer mon retour à la réalité lorsque je partais ainsi dans mes pensées, n’apercevant plus rien autour de moi que cette mémoire émotionnelle ayant trouvé son lieu dans le récit merveilleux que je construisais pour ne plus avoir à m’inquiéter des innombrables obstacles dont la vie semblait être jonchée et qu’il allait falloir franchir vaillamment. Mon prénom m’interpelait et je reconstruisais peu à peu les murs de notre salon où étaient suspendus des cadres de photos de nous, à tous les âges, en communiants, en vacances, en famille, nous tous, ensemble, aux sourires éternels. Je replaçais la table, les fauteuils, les plantes généreusement feuillues, et mon regard revenait à celle qui m’appelait si tendrement, ma mère, qui avait mis sa main dans la mienne, attendant patiemment que je sois disponible pour entendre ce qu’elle avait à me dire de si important.

— Il s’est passé quelque chose à l’Ecole de formation. La fin de ton année va être un peu perturbée. Il va falloir être courageux, mon grand. Ton maître d’armes est tombé très malade. Il ne reviendra sans doute pas avant quelques mois.

Non, il n’allait pas revenir, et Tristan le savait. Il l’avait lu dans son regard. Il avait lu l’immense tristesse d’un adieu. Il l’avait su. Il avait détaché son petit bracelet bleu et lui avait dit : « C’est pour toi. Pour que tu ne m’oublies pas ». Ah ça non, il n’allait pas l’oublier. Il y avait eu encore quelques jours d’une joie absolue. Tristan s’était préparé. Un premier grand obstacle. Il allait y arriver. Le rire l’aidait. Il profitait de chaque minute, traînait longtemps après en rangeant ses affaires. Sa mère venait lui confirmer que tout était réel. Sa réponse fut de celles qui s’inscrivent dans le chant lancinant de l’enfance : « Je ne pourrai peut-être jamais m’arrêter de pleurer ». Et une première larme se mit, doucement, silencieusement, à inonder sa joue, devant le sourire tendre de sa mère.

Le général Popov avait suffisamment exigé dans sa carrière que ses sous-fifres ayant commis la moindre erreur se sacrifient d’eux-mêmes sans qu’il n’ait rien à réclamer qu’il n’avait évidemment pas imaginé se justifier auprès du Grand Nicolas à la suite de ce cuisant échec public devant le Second conseil tout entier. Les rumeurs qui s’étaient échappées par les fenêtres de l’Ecole de formation avaient de toute façon très certainement été relayées sans qu’il ne soit nécessaire d’en faire mention lorsqu’il viendrait, dès la première heure, déposer sa lettre de démission comme il supposait qu’on l’attendrait de lui dans les sphères du pouvoir. Cependant, il avait gardé de son origine russe un orgueil tel qu’il avait imaginé une ultime stratégie grâce à laquelle il ne serait peut-être pas traité comme un vulgaire DGS. Après tout, il s’était jusqu’à présent sorti de tous les champs de bataille avec la plus belle des prestances, et ce n’était pas pour rien qu’il avait gravi un à un les échelons de la reconnaissance militaire. On n’allait pas si facilement faire tomber un général, et le Grand Nicolas allait comprendre, il en était certain, l’importance de sauver la face d’un pouvoir impérial même s’ils allaient devoir, ensemble, formuler les condoléances aux familles venues se recueillir sur les tombes vides de tous ces soldats sacrifiés que leur absolutisme avait tués au nom d’un patriotisme sans faille. Il savait que le Grand Nicolas aimait se redresser devant le grand miroir de son bureau et qu’il suffirait de se mettre près de lui pour faire surgir cette vision d’une toute puissance que personne ne pourrait altérer. Il allait lui révéler qu’il avait enfin mis en fonctionnement le grand NDA dont il avait rêvé et qu’il allait désormais occuper une place volontairement discrète pour à la fois observer de près les conséquences de son action et alimenter ce magnifique projet dès qu’il serait possible de le faire, notamment en participant à la lente autodestruction de cette communauté de Druides dont il pouvait désormais témoigné qu’ils étaient encore trop soudés pour qu’une opération officielle déstabilise leur solidarité. Pour cela, il allait falloir, tout simplement, feindre le déclassement, et le laisser agir humblement dans le tissu représentatif d’un département disciplinaire à l’intérieur de l’Ecole de formation dans le but de faire plier l’opinion, et laisser temporairement la gestion de la structure à la rigueur administrative d’un intérim forcé avant de nommer au rang de Super Directeur l’un de leurs agents en cours de formation dans les arcanes stratégiques du parti politique dont il était, il n’allait pas falloir oublier de le lui rappeler, le Président fondateur et l’Elu incontesté.

À suivre…


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